1- De Paris à Albuquerque en passant par Salt Lake City

Entre deux mondes, après avoir volé au-dessus des nuages de Paris à Salt-Lake City,
et la terre vraiment étrangère rien qu’à regarder quand l’avion descendait,
les montagnes, les lacs gelés,
les villes immensément étalées puisqu’il y a tant d’espace.

Après il y avait eu Salt Lake Albuquerque au soleil couchant mais j’étais à l’est,
le rouge à travers les hublots des voisins et la nuit où vers la fin du parcours des taches claires, rose doré, plus comme des feux de campements que des lumières de villages.

Flou de l’approche,
Albuquerque illuminé repousse le noir à la nuit.

Dans une chambre d’hôtel, par la fenêtre, l’Amérique comme on l’imagine.
Rattraper le décalage horaire.

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2- Conduire sous la Neige, Accueil à la Wurlitzer Foundation à Taos

Au matin soleil vite effacé par le ciel si blanc en haut et gris sombre à l’horizon.
Je me dis prendre la route en vitesse pour Taos.

La neige commence à tomber.
Tout le monde roule tranquille et moi avec ma voiture automatique je me demande comment on fait frein moteur là-dessus.
Finalement ça ne glisse pas.
Paysage inreconnaissable. En mai 2006 tout était rouge bleu ocre, limpide. Aujourd’hui brun poudré de neige et de brume. Maquillé. Blanc éteint.
Après Espanola, peu avant Taos, le Rio Grande, splendide à travers les grands arbres qui le bordent.

Accueil chaleureux.
La « casita » 9s, s pour sud, sera la mienne pendant 3 mois.


Pour résister au sommeil (à 6pm ici il est 2h du mat en moi) je pars faire des courses, oublie la moitié des trucs.
Dîne et m’endors trop tôt.
A 4h je me réveille et écoute des nouvelles en boucle :
Haïti, un reportage d’horreur où j’entends les Haïtiens dirent leur abandon et la mort si personne ne vient les aider en un Français étouffé par la traduction simultanée.
Démocratie américaine : les entreprises considérées comme des personnes peuvent maintenant financer les campagnes des candidats qu’ils soutiennent et peser ainsi directement sur les pouvoirs politiques.
Les prévisions météo, sans importance, mais qui me concernent: il va neiger très fort au Nouveau Mexique.
Depuis l’arrivée, blanc dès que le paysage s’éloigne. Où sont les montagnes?

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3- La Neige, La Plaza, ça Glisse et Vieux Baroudeur

8h ici et les mails ne passent pas. Incroyablement paisible, juste le souffle du chauffage à gaz. L’odeur des toasts.

 

Rêvasse. Regarde la neige tomber encore plus fort.

 

 

Constate en voulant sortir que l’homme qui a fouillé mon sac à dos de fond en comble à Roissy a dû laisser tomber un gant, je n’en trouve plus qu’un.
Tout en poussant fortement pour bien tout remettre dans le sac, il m’avait longuement expliqué qu’il faisait ça tout le temps et que je n’avais rien à craindre, tout y serait (oui tout ce que j’avais soigneusement placé et plié pour arriver à le fermer).

Rencontre une écrivaine du Maine à la bibliothèque, discussion.

 

Je pars me promener, les mains au chaud dans les poches, vers la « plaza », cœur de la vieille ville de Taos comme  disent les guides. Tout le monde en voiture sauf un vieux baroudeur, barbe, canne de sûreté, chapeau, pas alerte. Moi je fais gaffe. Glisser, trop bête, à peine arrivée.

Le temps passe, ça se réchauffe. Lecture, thé, le soleil perce, rougeoie, déjà le soir.
J’ai acheté de quoi faire une soupe. Et des gants.
En rentrant vois que mon voisin inconnu est là, lumière allumée. Qui ira voir l’autre en premier ?

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4- Soleil Glacé, Bibliothèque et Mails, Ecrivaine du Maine

Le ciel se découvre par moment, bleu et soleil très vif, les arbres brillent. La neige est quand même gelée.

La bibliothèque de la Fondation, où on peut accéder à internet est fermée, mais devant, sous un porche il y a un banc avec coussin où on peut s’installer pour profiter du wifi, à toute heure du jour ou de la nuit, comme nous l’a redit hier Michael Knight, le directeur. J’y vais avec veste, triple pulls et chaussettes, bonnet, gants, car je voudrais voir si les mails marchent. Toujours pas.
Arrive l’écrivaine d’hier, Carolyn, qui s’installe à côté et lit ses mails. Et puis elle commence à me raconter les pièces qu’elle écrit, uniquement sur les femmes  pour équilibrer la production mondiale où il y a tellement plus de rôles pour les hommes.

De : Carolyn Gage
The Parmachene Belle
23 janvier 2010 22:16:
À : marie

 

 Carolyn

Il fait bien froid mais on reste à « causer » pas mal de temps. Elle m’explique son utilisation du mot « décolonisé » pour parler des gens qui arrivent à résister à la pensée dominante ambiante. Tombe une très fine neige. On part quand même à pied pour le centre ville, par la rue Kit Carson, plutôt mal nommée dans ce pays d’Indiens, il y a d’ailleurs aussi sa maison transformée en musée, sa forêt et semble-t-il aucune protestation. C’est lui qui, pour mettre fin à une révolte des Navajos, (ils avaient tué pas mal de blancs), avait donné l’ordre de tous les exterminer y compris les femmes et les enfants. Ils s’étaient réfugiés dans le canyon de la Muerte, nom donné pour mémoire à une partie du canyon de Chelly.

On passe l’après midi à la bibliothèque municipale. En sortant, on peut enfin voir les sommets des montagnes alentour, d’un blanc rendu étincelant par l’éclat du soleil et le fond très sombre presque bleu nuit du ciel d’orage..

Chez moi, je lis les 2 courtes pièces que Carolyn m’a envoyées. Là où j’attendais du théâtre militant comme je n’aime pas du tout, je découvre des pièces incroyablement vivantes.

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5- Helene Wurlitzer, Liberté du Rien Faire, le Temps, les Autres Artistes

Réveil ensoleillé, dehors il glace, ça brille.
Etrangeté d’être ici, loin de ma vie française et étrangère à la vie américaine. Sans intention d’insertion,  3 mois c’est court.

Hélène Wurlitzer a donné sa maison et sa fortune pour que des artistes puissent vivre un temps libre de tout.
Absolument libre de dormir, de travailler, de lire, de me balader, de prendre ou non des photos. Une liberté  qui prend vraiment forme comme une crème ou une sauce prend, dans un lieu et un temps consacré à cela.

Et la présence de 7 autres personnes, qui partagent le même immense privilège, renforce encore la prise.

 

 

Chacun dans sa petite maison, toutes différentes, avec des espaces communs où on peut faire connaissance. Arrivée jeudi dernier, ai rencontré une peintre et deux écrivaines. N’ai vraiment parlé qu’avec Carolyn. J’aime assez cette prudence et suis entre autres très curieuse de voir comment les relations vont s’établir. Réunion générale jeudi prochain autour d’un café !Je perçois déjà comme il sera peut-être déstabilisant d’avoir l’autorisation officielle d’aucune obligation.
Cela débouche sur des questions du genre : que suis-je venue faire ici, que vais-je tirer de neuf de ce morceau de vie. Cette « vacance » va-t-elle permettre d’aller dans des directions dont je parle souvent sans y aller justement…

Je pressens la peur qui pourrait venir à l’idée que rien ne sorte de tout ce temps dont nous disposons entièrement. En arrière plan, l’éventualité de repartir sans que rien n’ait eu lieu. Probablement pour ça que j’écris tous les soirs quelques lignes et me re-passe les photos prises.

Il sera aussi particulièrement précieux ici, à l’opposé de cette inquiétude latente du faire, de laisser le temps au temps. La banalité des jours passés qui me saute aux yeux quand je re-lis et re-garde ce que j’ai fait, ne me déplait pas.
Grâce à la  neige?  Elle gomme les reliefs, les traits saillants, les couleurs, toute excentricité. Elle ramène au plus simple déroulement des jours, transforme le monde balisé en territoire inconnu : blanc étincelant au soleil ou étouffé par un ciel plus gris, et silencieux.

Jusqu’à la nuit cotonneuse.

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6- Rencontre avec mon Voisin, Restaurant « Nouvau Mexique » avec Carolyn

Chien qui aboie au passage, se tait quand j’approche du grillage.
Je retrouve Carolyn, l’écrivaine de théâtre pour un déjeuner dans un restaurant « Nouveau Mexique ».

On marche jusqu’à LA bibliothèque, où nous rencontrons mon voisin (finalement en terrain neutre): écrivain lui aussi. Quand Carolyn lui demande ce qu’il écrit il répond : « books ». J’ai dû prendre un air trop dubitatif, ai senti qu’il interprétait ça comme un doute sur son statut d’écrivain alors que je me demandais juste quel genre de livre il écrivait.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Un peu de Lawrence, ce soir.

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7- Mauve Cachemire, Debra Bloomfield et les 4 Corners, Sirènes de New-York

La température remonte ou est-ce le superbe pull d’un mauve cachemire que j’ai trouvé il y a 2 jours dans une petite boutique d’occasion qui me tient au chaud ?
Ou m’habituerais-je au froid ?

Lire les poèmes de DH Lawrence écrits à Taos. Impossible de décoller du livre de la photographe Debra Bloomfield: Photos de paysages et de très anciennes petites églises des 4 corners (Utah, Arizona, Nouveau Mexique et Colorado). Un étrange dialogue se noue entre ces vastes paysages souvent pris presque sans lumière et l’intimité des intérieurs d’église. Rien d’artificiel.

Photos à l’entour pour apprivoiser ce nouvel espace.

Assise jute à côté du poêle dans un fauteuil vieux rose digne d’un intérieur anglais, j’ai vu la nuit monter et bleuir puis noircir le ciel. Je sais qu’au-dessus de la maison la lune brille. Tout à l’heure en rentrant je l’ai vue si pâle, à travers le haut encore doré des arbres. Je me sens plus contemplative que jamais, une autre manière d’apprivoiser ce lieu. Tellement différent de voyager en voiture dans ce sud-ouest comme nous l’avons fait avec Cécile et d’y résider.  
Tiens j’entends, loin, une sirène, exactement le même son qu’à New-York quand on les entend passer derrière les doubles vitrages des hôtels.

Noir absolu à la fenêtre. Plus rien à distinguer, 18h30. Comme d’habitude j’ai oublié mon thé, juste là, posé, froid maintenant.

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8- Redford et Sundance, Casino Jack et Lobbies, Eduardo et Taos Pueblo

« 5h du mat ».
A la radio j’écoute une série d’émissions sur le festival de Sundance.
Cette année sont présentés des documentaires que Redford tient à montrer:
« Il faut qu’ils arrivent  jusqu’au public, que les gens puissent les voir ».
Etait invité ce matin Alex Gibney, le réalisateur de Casino Jack and the United States of Money, film sur l’argent des lobbies dans la politique américaine. A ce propos, ils reparlent de cette loi qui, en accordant le statut de personnes privées aux entreprises, leur permet d’investir ouvertement autant d’argent qu’elles veulent pour influencer les hommes politiques et interférer sur les lois.


Je pars en voiture vers le land management office pour acheter  des cartes genre IGN. Ils sont très étonnés que je pense aller randonner avec la neige et l’hiver!

Je leur dis que mon intention est plutôt d’aller photographier le Rio Grande et la Red River… Grand soulagement, ils n’auront pas à appeler la police pour chercher la vieille Française. Il faut dire que Taos c’est assez sauvage, au milieu de montagnes qui montent très haut. Il y a une station de ski tout près.

Les rivières ? Justement madame, il y a plusieurs endroits qui sont tout à fait marchables, sans être une randonneuse pure et dure, jeune et endurante, et même avec des routes pour arriver pas trop loin des endroits intéressants. En plus comme me dit la fille derrière le comptoir : « oh you’ll see, they’re so marvellous hikes ».

Je demande alors si on peut aussi se promener et photographier dans les territoires indiens. Le spécialiste, c’est Eduardo, me dit-elle. Elle l’appelle et il arrive très tranquillement, regarde la carte, m’explique où je peux aller.
– « Et là, autour de Taos Pueblo? »
– « Non, dans cette grande partie rouge là, (rouge, c’est justement les territoires indiens) on ne peut rien photographier. »
J’insiste un peu et il me raconte alors que les autres parties rouges, de l’autre côté, je peux, mais comme il vient de me le dire, là, non, c’est impossible, ils se sont battus, ça été très dur d’avoir cet espace autour de leur village et ils ne veulent absolument pas que des étrangers à leur communauté viennent prendre des photos. Ils sont chez eux et qu’on leur foute la paix. Je lui demande
– « Vous êtes Navajo? »,
je sens un petit retrait.
– « No, Pueblo, les Navajos sont des nouveaux venus sur nos territoires, comme les Européens! »
complète-t-il. Je lui réponds,
– « ça je savais. »
il sourit et attend que je parte.
– « Bye. »
– « Bye. »


Je roule vers le sud puis l’ouest, les routes deviennent de plus en plus étroites un peu plus défoncées, et très peu de voitures. Des faubourgs, des champs, des fermes, des caravanes métalliques, avec à l’horizon les montagnes. Je photographie, continue à rouler, et comme le jour baisse que la tempête de neige est prévue pour ce soir cette nuit ou demain, je trouve un endroit pour faire demi-tour. En approchant du bas côté, en contrebas, le ruban sombre d’une petite rivière, un pont en bois, la neige pas encore fondue et des grands arbres.


« A la maison », je déplie les cartes. La tempête prévue deviendra un moment de bonheur avec toutes ces lignes et couleurs, rivières et chemins que je ne connais pas, là par terre, pour réchauffer le blanc du monde demain.

Quelques voitures passent, et le souffle du vent, par moment.

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9- Democracy Now, Howard Zinn, Rencontre dans la Maison d’Hélène Würlitzer

Democracy now, c’est l’émission que j’écoute très tôt le matin, au lit. Amy Goodman, est une formidable journaliste d’investigation sociale et politique engagée sur le front des droits démocratiques, de la justice sociale, et de la paix. En 1996, elle cofonde la station Democracy now! et en anime l’émission quotidienne d’une heure.

Ce matin des interviewes un hommage à Howard Zinn, qui est mort hier. Il a écrit une superbe Histoire Populaire des Etats-Unis qui a été traduite en Français par les éditions Agone.
En voici la présentation : « Cette histoire des Etats-Unis présente le point de vue de ceux dont les manuels d’histoire parlent habituellement peu. L’auteur confronte avec minutie la version officielle et héroïque (de Christophe Colomb à George Walker Bush) aux témoignages des acteurs les plus modestes. Les Indiens, les esclaves en fuite, les soldats déserteurs, les jeunes ouvrières du textile, les syndicalistes, les GI du Vietnam, les activistes des années 1980-1990, tous, jusqu’aux victimes contemporaines de la politique intérieure et étrangère américaine, viennent ainsi battre en brèche la conception unanimiste de l’histoire officielle.

 

lempire-am-bdVertige Graphic puis Delcourt l’ont publiée en bd .

A 14h, nous nous sommes tous retrouvés dans la maison d’Hélène Wurlitzer autour d’un buffet soigneusement préparé par Michael. On a fait connaissance. Je parle avec Pamela Dodds et Heather King. Certains des « members of the board » étaient là: Bill Ebie l’ex directeur de Roswell, résidence de six mois à un an pour les visual artists, avec une exposition à la fin.
Et Rena Rosequist, propriétaire d’une des plus anciennes galeries sur Kit Carson rd, et qui connaît toute l’histoire artistique de Taos depuis l’arrivée des premiers artistes au début du siècle dernier.

 

 

 

 

Je rentre avec mes voisins, Liz et George, tous deux écrivains.
Reprends le Serpent à Plumes, interessant, finalement.

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