74 – Banalité, Les routes à l’Ecart, Les Maisons d’à coté, Rio Grande et Ciel Gris du Soir

Hier, la femme du magasin s’est trompée. Faut dire, on avait toutes les 3 beaucoup bavardé et rigolé, Robbie et moi avions essayé plein de trucs, commenté etc… J’avais bien l’impression que le prix était assez élevé.
Soudain, comme cela arrive quelquefois, après avoir passé du temps sans penser au temps, il faut vite rentrer, il y a ça et ça à faire, immédiatement. Je ne dis rien. Arrivée chez moi je regarde et oui elle s’est pas mal trompée.

J’y retourne aujourd’hui en passant par les petites routes, celles à l’écart, vous savez, où il y a des gros trous, des longueurs juste sablées en attendant de rebitumer après l’hiver et la neige. Et ces gens qui vivent isolés, dans des maisons éparpillées, des ranches. Le mot ne me semble pas bon, il y a une modestie de ces endroits qui rend le mot ranch clinquant, à nos oreilles d’Européen. A peu près au milieu, il y aura un hameau avec une post office et son drapeau américain planté à côté, et un grand store, qui me paraît petit, où on trouve tout, y compris une bibliothèque avec prêt de livres et de films.

Cette banalité, cette terre sans extraordinaire mais si vaste me plaisent de plus en plus. Je crois que l’espace amplifie, comme une respiration consciente (cf les pratiques où on « travaille » sa respiration) améliore la santé mentale et celle du corps… On dirait qu’ici l’espace embellit la terre, non lui enlève toute médiocrité. L’alternance entre la beauté naturellement inouïe de certains sites comme Chaco Canyon, les mesas autour d’Acoma, Grand Canyon, Monument Valley, le Canyon de Chelly et la singularité sans emphase des terres fermières ou des landes indiennes, celles qui s’étendent au-delà de la Morada par exemple, où je me suis souvent promenée est ce qui me plaît tant. Le regard porte à l’infini. No limit.

Je me sens bien avec l’espace entre les gens que ça crée et la solidarité que l’immensité, l’isolement et le « débrouillez-vous » (sans l’état) semblent engendrer – même si on parle souvent de l’extrême individualisme des Américains. A chaque fois que je me suis arrêtée le long d’une piste ou d’une petite route très isolée, les rares gens qui passaient par là ont tous ralenti pour vérifier que tout allait bien. Sauf une fois un énorme 4/4 à qui justement je faisais signe pour lui demander l’état de la piste plus loin et qui m’a ignorée. A l’intérieur j’ai vu des gros touristes, avant d’être empoussiérée par leur vitesse. A vrai dire je crois que ce serait la même entr’aide dans les endroits perdus de France. Ici je le remarque plus parce que je sens le danger créé par les distances. Quelquefois on est vraiment loin de tout. Combien de temps faudrait-il marcher?

En repartant d’Ojo Caliente, je m’arrête prendre un café et sandwich dans un bar où les gens ont tous l’air de se connaître. Bon je suis l’étrangère mais ne peux m’empêcher de regarder et écouter. Les plaisanteries, les gentillesses, les échanges de nouvelles. Il y a la patronne et quelques fermiers on dirait. Rentre un jeune couple avec leurs 2 enfants. Ils commandent à déjeuner. Très vite un des fermiers qui les a fait travailler à la journée on dirait, leur demande s’ils ont trouver du boulot. Il s’inquiète:
– « J’espère que vous avez aussi trouvé un endroit parce que la météo annonce du très mauvais temps d’ici deux ou trois jours. Vous pouvez pas rester dans vos tentes. » Réponse vague du couple. Le type plus âgé ajoute:
– « En tout cas si vous avez rien trouvé, venez me voir, on s’aarangera vous pouvez vraiment pas rester dehors avec les enfants en plus! »
Tout le bar écoute maintenant. Un sentiment de solidarité, d’urgence, de générosité en quelque sorte inévitable se fait palpable. Ce genre de situation peut ici arriver à n’importe lequel des présents, semble-t-il.
Silence. Un peu de temps passe. Les gens me voient, puisque je suis restée un peu plus que prévisible.
Alors un autre s’adresse à moi:
– « Et vous qu’est-ce que vous faites là, qu’est-ce qui vous amène. Vous êtes pas dans les eaux, là-bas? »
– « Hier si et puis j’avais oublié un truc, j’en ai profité pour revenir, en prenant les petites routes. J’aime les routes à l’écart, plus long mais un autre monde se montre.  »
– « Ah! Et vous venez d’où? »
– « Oh, pas très loin, Taos. Mais ça me plaît d’être là dans ce café qui me semble presque familial! On y sent une ambiance chaleureuse. »
– « Bon, ben bonne continuation. Toujours marrant de croiser un visage inconnu ici. »
Je paie, sors, prends une photo du bar, à défaut d’avoir demandé d’en prendre une à l’intérieur, comme si ça avait pu rompre le fil très délicat un court moment tendu entre nous.

Retour par le même chemin, lumière différente, point de vue inversé, de quoi réinventer le parcours.

Terminer en beauté avec la route qui longe le Rio Grande jusqu’à Pilar. Aujourd’hui tonalités sourdes sous le ciel encore plus gris du soir qui vient.

Et la maison-panneau, à la fin, qui dit toute ma journée.

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