Les Lisières du Temps sont parues aux éditions Filigranes en mai 2000.
TEXTE de PIERRE LIEUTAGHI
Extraits
Sentier de l'Amitié
Qu’avons-nous à faire ici ? C’est un monde qui n’est pas le nôtre. On nous laissait croire à des chemins tranquilles avec traces de chevreuils, à des clairières comme des jardins de curé, pleines de verge d’or et d’épilobe. Et mousse qui rime avec douce. Et sente qui rime avec lente. On nous faisait croire à la grande paix des bois. Mais il suffit de regarder les images : ce qu’on raconte, c’est juste une histoire pour pas avoir peur.
Apremont-Bizons
Cette fois-là, cependant, et c’était aussi canicule, quand l’éclat du bâton eut gagné les buissons puis les branches, les arbres, de feuille à feuille, dans l’inquiétude d’un état nouveau de la Terre, se répétaient jusqu’aux plus lointains horizons qu’un ennemi incompréhensible avait entrepris contre eux un combat dont nul, si vieux fut-il, ne pouvait prédire l’issue — car la bête nue savait faire durer l’éclair ; et tandis que, de loin, elle regardait reculer la haute lisière de flammes, s’effondrer les millénaires dans la fournaise, elle avait sur le visage, exalté par la lueur haletante des flammes, un rictus bien plus terrible que le masque indifférent des animaux anciens : la tête en arrière, elle ouvrait grand la bouche et l’on entendait un bruit qui ressemblait à l’appel imbécile du pic-vert.
De l'Autre Côté
Alors, sur le monde, il y aura beaucoup de nouvelles demeures pour l’ombre et le temps.
Le Sentier sans Nom
Ce qui saisit d’emblée, ici, c’est qu’il n’y a personne. C’est un désert sans l’espace. C’est l’automne tardif, ou l’hiver. C’est tard ou très tôt. L’absence n’est que l’invisibilité d’une présence énorme. Il y tous ces passages, l’usure des roches. Ce peut être aussi bien des cheminements de bêtes vers les trous d’eau, des coulées, des restes de périples anciens, des sentiers qui se refermeront dès que la fougère aura fini d’écrire son histoire dentelée, commencée dans les marges, et qui arrive à la pliure de sable.
Route du Milan
La chute de la feuille sur le grès, qui est du temps pétrifié, c'est comme le baiser de l'étrangère absolue; cela défait toute espérance de paix, donne un avenir à l'inquiétude, mais aussi, dès lors, un sens au temps diffus.
En montant à la Caverne aux Brigands
Il y a des moments insupportables, comme cette pente crépusculaire, empilement de grès qui doit bien avoir un nom au catalogue des scènes pittoresques de la forêt, les thèmes sont restreints mais leurs variantes innombrables. Il ne fallait pas y venir le soir, quand les roches se prennent à espérer la fin de la lumière pour toujours, tant il est douloureux de connaître si peu de cette chaleur impalpable que les lichens s’efforcent de détourner entièrement à leur seul petit profit acide. Les bouleaux, qu’on ne voit presque plus, font un peu cierges funéraires dans un temple que la nuit va fermer. Ils sont éteints, et comme provisoires, oubliés d’une cérémonie ancienne dont les rites sont perdus. On voit bien qu’ils n’ont pas toujours été là, qu’il fut un temps où même la fougère et la bruyère n’avaient rien à faire dans cette assemblée sortie des profondeurs, que la roche a un bien plus grand passé, et sans doute aussi de meilleures chances d’avenir. L’image est l’instantané d’une lenteur trop vive ; le regard ne peut s’attarder dans ces subtilités où l’ombre et le temps confondent leur pouvoir d’instaurer la distance. L’image est prise d’infiniment loin, de là où nous sommes, dans la surprise de la brièveté. Elle donne la mesure du peu de lumière et du peu de durée qui suffisent pourtant à nous en faire étrangers.
Route de la Solitude
La lumière, c’est une profondeur qu’on a jusqu’ici évitée. Dans la forêt, quand on lève la tête, c’est comme si la tête défaisait sa myriade de cellules, la distribuait en ramilles et en feuilles, nous faisait voir l’étendue et les connexions infinies de ses neurones. On a l’impression d’être agrandi à la dimension des cimes, et en même temps allégé, dispersé dans le jour. On voit bien que c’est là le bonheur des arbres, cette quasi-perte de soi, cette extrême subdivision de soi dans l’unité du ciel. On voit bien que c’est une mystique simple, qu’on n’approchera pourtant jamais, resterait-on toute une vie à genoux sur les dalles froides des églises, là où le ciel est bouclé dans des effets de cintres où les commentateurs savants arrivent à déceler un souvenir de ramures. Mais qu’en serait-il si l’on restait longtemps à regarder d’en bas cet entresol du ciel que construisent légèrement les arbres pour les échanges de feuille à lumière, de ramier à feuille ? Est-ce qu’il y aurait quelquefois une sorte d’initiation sans emphase, et la grâce, enfin, d’être content d’un bruissant silence de soi qui s’amplifierait dans l’indifférence au temps, où tient toute la métaphysique des arbres, ces grands hors-de-questions ?
Près de la Mare
La mémoire obtuse du rocher en est encore à la tiédeur des six mois de neige, à l'été sans ombre de la toundra avec son air trouble d'insectes en mica vaporisé.
Creux de Pluie
Aux petites heures de février, les creux pleins de pluie durcissent une mince nostalgie de banquise - mais c'est aussi un miroir abandonné par la fée, qui s'est fendu en éclats de refus pour ne plus jamais accueillir d'autre image. (...) Cette érosion dans les yeux, cette poussière d’ombre et de jour dans le cœur, c’est ce qu’il m’est donné d’atteindre de plus lointain dans mon savoir du temps. Le temps qu’on n’arrête pas de la sorte sans qu’une rumeur se propage à jamais dans l’éternité, qui dise : nous avons osé cela, ce regard bref sur le dérisoire d’une flaque gelée où le jour se disperse, que la nuit convoite. Parce que celle qui passait par là, aux aguets de quelque pause dans la marée des lumières, a lancé sa flottille de vivante incorrigible, bateaux de papier sensible dans la dérive du temps.
Route du Lézard
Les rennes qu'on chassait sur les bords du Loing sont remontés vers le nord en empruntant la coulée plus tard ouverte en allée.(...) Le ricanement des geais n'y fait en rien allusion, qui traversent en vitesse la route du Lézard qu'on voit ici dans une sorte d'éblouissement annonciateur de merveilles trop fortes, comme si venait, de l'autre côté, vers nous, le grand corso de tous les bonheurs perdus.
Paysage au Sphynx
On voit ici, à certains moments crépusculaires, le grès ressuscité du sable rétablir un peu des territoires périglaciaires, ou de quelque bien plus lointain empire de hauts-fonds pétrifiés. On a compris que le personnage dont on trouve ici le portrait multicéphale en tenue d’écorce, de feuille tombée, d’eau immobile, de sable devenu roche ou de roche vouée au sable (portrait à la dérobée, propice au saisissement), n’est autre que le temps — qu’on a rarement si bien surpris dans ses oeuvres ambiguës.
Route du Berger
La forêt, il faut la reconnaître et la dire comme inhumaine. C’est à la fois lui faire justice et affirmer une liberté de l’imaginaire qui n’a rien de la déraison. Lui faire justice, c’est prendre acte d’une vie qui, si elle ne nous veut pas dans son espace, a travaillé de toute éternité à permettre que, à distance, nous puissions un jour établir le nôtre, fût-ce dans les cendres. Car la clairière, le champ, la campagne, la ville même, sont toujours des trous de mémoire de la forêt. Les sociétés s’emploient à combler ces vides d’arbres avec un matériau trouble qu’on appelle Histoire, où il y a beaucoup de ruines et de désespérance, et quelques miracles brefs qui suffisent aux jeux d’un avenir en éternelle enfance. Autant nous nous efforçons d’en consolider l’appareil exposé à tous les délitements (celui du cœur restant, tout compte fait, le moins manifeste), autant la forêt travaille, en forcenée calme, à compacter une durée dont chaque instant se voit consigné sous l’écorce en cernes d’infinie patience. Alliée inconditionnelle du temps brut, la forêt est étrangère à cette Histoire qui n’est qu’un voile de temps recomposé par les hommes - avec plein de trous comme des projections d’acide.
Route des Ermites
On n’arrive jamais à s’accorder au temps des arbres. Ceux qui travaillent toute leur vie au service du chiffre des forêts savent bien qu’ils n’œuvrent jamais que pour la propagande : la forêt, qui n’est pas de notre temps, ne peut que se rêver, comme on rêve Andromède ou Cassiopée.
La Mare aux Druides
Pas de chevreuil dans la colonne de lumière du sous-bois tout fumant de rosée en sublimation. Seulement les questions simples des arbres et des pierres, du sable, de la fougère, de l'étang où s'étouffent les reflets. Cela est transcrit, non traduit, en images vraies parce qu'elles nous tiennent loin. Qu'il en émane d'abord de l'inquiétude, quelque chose comme un aperçu du "premier degré du terrible", les authentifie, les accorde à la distance irréductible où se fait le seul échange racontable avec la forêt.
Route de la Buse
On cherche alors la sortie. La foule des ombres nous presse. On entend craquer les feuilles sous nos pas. Les rochers cambrent le dos, font rouler des grains de sable, et c’est le bruit des épées du temps qui sortent du fourreau. On frissonne. On n’ose pas courir car ce serait quand même ridicule : pas loin, il y a la voiture, la route, et les grands pylônes avec, sûrement, un fanal rouge pour les avions. Mais on marche sans se retourner : derrière, il y a un miroir grossissant pour la peur.
Route Céleste
On va du côté où la lumière plus forte désigne l’ouest. On se rappelle qu’il fallait revenir vers l’ouest, qu’on se l’est dit presque à l’insu de toute raison, comme si le vieux cerveau des chasseurs de rennes avait, un instant, repris du service au moment où l’on passait la lisière, où l’on entrait dans le monde des arbres qui n’a rien à faire de la raison. On cherche la lumière accessible aux hommes, celle qui, à hauteur de regard, annonce un seuil, la porte du retour vers l’espace ouvert, le chemin, et la maison quelque part dans la certitude des repères où s’édifie le territoire humain.
Route du Dormoir
L’homme n’est pas loin. On sait bien qu’on lui doit tous ces passages, qu’il y a trop de clairières pour une vraie sauvagerie, trop de propreté surtout. La forêt sauvage n’admet aucun accès ; ses éclaircies sont des chaos d’arbres tombés, ses pistes des tunnels connus des bêtes seules. La forêt d’ici, tout étrangère qu’elle semble à l’Histoire, en a gagné un ordre flou, un rythme, une allure de civilité qui se ferait peut-être manifeste en couleurs, comme un maquillage peut duper un moment sur l’âge et la santé. Mais voilà : il s’agit de blanc et de noir ; c’est le secret de l’âge qu’on voit, et comment il se relie au réseau des profondeurs, à la vieillesse infinie, et, en même temps, comme la jeune violence reste proche. Une allégresse trop vive pour nos pas nous précède sur les chemins blancs, virevolte dans la lumière, se retourne parfois avant de disparaître. Le plus sûr de nos joies tient à ces dérobades.
Le Sentier d'Eloïse
Alors, par ces temps dispendieux, mais où les feuilles du bouleau ne se font plus écus au passage des fées, par ces temps avares de clarté, prodigues d’éclats, souvent je me dis, les printemps futurs ne seront jamais plus beaux que ceux d’Arcadie, mieux vaut dormir. Et puis, voyez ça, le vieil indigne vous surprenant attentive aux lumières se souvient du bleu à venir des jacinthes, respire leur odeur musquée, ne connaît plus rien que la lisière à dénouer en hâte, comme ceinture, la coulée sinueuse à suivre jusqu’à la roche où l’énorme trirème des nuits prend son lest, jusqu’à la mare où il arrive qu’un jour défait par trop de cruautés vienne laper de quoi gagner le soir, jusqu’au profond de la hêtraie, où, quand j’entends des chiens les jours de battue, il m’arrive encore d’espérer Artémis. Un oeil délivre ma forêt de toutes les vues en deux dimensions, où il manque toujours le temps. J’ai regardé par-dessus votre épaule, j’étais dans les buissons, silencieux comme sait faire mon animal, j’étais tout à côté du chemin aux fougères, celui qui a la grâce d’être sans nom, et je vous voyais dans une attention calme à la très lente disparition du monde, cherchant le bon angle d’appréhension des fuites de tout instant, celui qui ne trahirait ni la myriade de murmures qui fait le silence du sable, ni la dextérité des fougères chargées de l’écheveau du matin, ni le regret d’envol de la feuille tombée, ni l’ombre lovée, tout venin retenu, sous les jonchées de jour.
En Montant à l'Esplanade de Pétrarque
Je vous ai vue acquise à mon pays, passée dans le tumulte immobile du temps, et, l’accepterez-vous, j’ai repris confiance à la tristesse qui vous fit venir dans ce monde sans paroles mais non sans voix, cherchant votre nouveau visage, vous exposant tout entière au tranchant du feuillage, je le connais, il disperse aussi bien l’espoir qu’il rassemble les oiseaux, ramène aussi bien l’espoir qu’il défait les envols, jusqu’à la certitude d’un bonheur forcément hors d’atteinte mais connu à ses traces de lumière, certifié par tous les sceaux de feuilles sur le grès, par l’obstination des bouleaux à être blancs, par l’écorce qui brouille les initiales et dilate les coeurs, par l’abandon de toute crainte en ce moment du soir, alors que les autres sont partis, alors que la forêt se retrouve en la compagnie d’elle-même, jamais seule en sa multiplicité, jamais arrêtée en ses oeuvres diffuses. Et n’est-ce pas cela que vous savez, maintenant, que vous tenez à nous dire en images, que tout se joue sur ces fils plus fins que fils de la Vierge, tendus de branche à branche, de feuille à feuille, de grain à grain, de jour à nuit et de nuit à jour, en travers des chemins et qu’on casse sans voir dans notre hâte vers des routes, et c’est ça qui fait les frémissements du rien devant nous, où quelquefois, comme une onde moirée aux fibres du bois, se dessine un sourire où s’apaise l’histoire du temps et la peur de plus de temps, et la bouche va le rencontrer, l’accueillir sur ses lèvres, et c’est tout ce qu’on peut espérer de plus fort aux lisières du temps.