63 – Chez Caryn et Mark, Pêche à la Mouche, Allergies, Hobo, Destins parallèles, le champs

Au nord de Taos, avant de raconter le dîner d’hier, j’ai envie de vous montrer ce champ là, qui me fascine chaque fois que je passe, aujourd’hui à pied.

Hier soir, chez Caryn et Mark, dîner avec crabes, paella, salade, gâteaux, tout absolument délicieux. Nous étions 6 et ce fut une bonne soirée, malgré un début de conversation, à propos du menu, sur toutes ces allergies d’aujourd’hui, en particulier celles par lesquelles on risque d’étouffer. Les fruits de mer avaient évidemment la part belle dans ces récits. Quand j’ai vu la taille – magnifique – des pinces de crabes, j’ai commencé à penser que ce soir, ça allait être mon tour. Caryn nous avait judicieusement précisé que dans ces histoires d’allergie, la crainte pouvait servir de catalyseur. Peur donc. Au milieu du repas – j’avais pris soin de d’abord me régaler de paella et de salade – j’entame les pinces. Voilà qu’il me semble que ma bouche gonfle, est-ce que ça va gagner la gorge? Malgré ma volonté que tout se passe au mieux, serais-je obligée de déranger? Je me concentre sur le côté délicieux, sur la conversation avec toute une partie sur la pêche à la mouche mais je ne me rappelle plus bien, me répète quelle andouille tu es, ça ne t’ai jamais arrivé (Pas vraiment un bon argument) etc…  Le repas continue, la conversation aussi, grâce à quoi, j’en suis sûre, la petite gêne, probablement psychologique, comme on dit, restera négligeable, poliment en retrait.

Maintenant que je sais que certain(e)s de Taos utilisent la traduction google (qui d’ailleurs raconte quelquefois une histoire différente de celle que j’ai écrite) pour lire le blog, je resterai très discrète et ne raconterai qu’une seule chose belle comme un conte:

Il était une fois Caryn et Mark.
Ils se connaissent depuis le collège mais il a une petite amie qui est justement la fille qui partage la chambre de Caryn.
Ils deviennent amis inséparables et en toute amitié font plein de trucs ensemble, balades, musique, 400 coups…
Plus tard, ils habitent, à 5 miles l’un de l’autre tout à fait au nord près du Canada, dans l’état de Washington. Pratiquement personne n’habite dans ces froides immensités! Ils ne s’y rencontreront pas. Auront-ils rêver l’un de l’autre, là-bas, en toute proximité ignorée, en toute beauté?
Il part vivre à Chicago épouse une femme écrivaine, ils ont des enfants.
La vie continue. Ils s’écrivent de loin en loin.
Caryn retourne à San Francisco.
Un jour, Mark décide d’aller voir Caryn là-bas, en Californie.
Parenthèse: Il fut un habitué (un peu
hobo) des trains qu’on prend sans payer, souvent en discutant avec le chauffeur. Les conducteurs de train aiment ça en général parce qu’ils souffrent d’être si seuls. Dans l’ouest en tout cas, et la police très cool. Sur tous les voyages qu’il a fait « en hobo », une seule nuit en prison. Lui, comme les autres, passaient au tribunal mais le jugement se résumait presque toujours à: « Quittez la ville avant midi. » Exactement comme au cinéma! Je n’en crois pas mes oreilles. Les seuls flics qui l’avaient jeté en prison lui avaient d’abord commandé un repas. Quand le lendemain il repart à la gare se renseigner sur le train qui va dans la bonne direction, le conducteur lui indique comme d’habitude la bonne voie. Après, tu prends le train en marche, généralement de marchandises et on te laisse une porte de wagon ouverte! Donc en allant à la gare, il croise 2 autres hoboes, (le « e » je suis pas sûre, mais flemme de vérifier). Il leur dit: « Faites gaffe il y a 2 flics pas loin », et raconte son histoire de pizza et de nuit en prison.
– « Ouah, disent les 2 mecs, c’est ça qu’il nous faut, on a rien bouffé depuis hier. On y va. »

Arrivé à San Francisco, très tard et complètement à l’improviste, il va directement chez Caryn. Ce soir-là, elle est avec un petit ami. Il repart.
Des années plus tard, Caryn, séparée, habite à Santa Fe,
Mark divorcé, à Taos ou le contraire. En tout cas, après 2 ou 3 ans au Nouveau Mexique, ils se croisent à une fête sur la plaza, et… décide de vivre ensemble, ont des enfants, se marient. Ici  où nous sommes en train de dîner, dans leur superbe maison en adobe, un peu labyrinthe. Pas d’étage et serpentante, oui c’est plutôt comme ça qu’on pourrait la qualifier. Bien à plat, au bord d’une mesa, avec la vue. Chaque espace, pas trop grand donne une impression d’intimité.

Au mur, dans la cuisine salle à manger, les masques étonnants que Caryn collectionne. Ils viennent tous d’endroits différents et chacun a son histoire.

On se quitte en s’embrassant ou plus exactement en se serrant dans les bras, (hug) comme tout le monde fait ici. Et ici ça va, car on a l’impression de se connaître plus qu’on ne se connaît.

Aujourd’hui donc, très longue balade a pied vers le nord de Taos. Toujours ce mélange incongru de signes religieux, d’originalité déclarée, de maisons cabanes, d’urbanité marchande. Ça doit pas vouloir dire ce que je crois, tant pis c’est joli et il est très tard encore ce soir.

Je vais dormir. Je chercherai un autre jour!

 

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62 – The Gatekeeper, Meg Hutchinson, Jean Baudrillard et Amérique, Questions Photographiques

Lundi, envie de traîner, cherche sur internet la chanteuse dont j’ai entendu un interview samedi dernier sur Radio Santa Fe: Meg Hutchinson. Elle a en particulier raconté l’histoire d’un type qui empêchait les gens de se suicider en sautant du Golden Gate Bridge à San Francisco. En a fait une chanson The Gatekeeper.

Je suis en train de lire Amérique de Jean Baudrillard,.  Dans la vidéo, après une présentation un peu longue, Baudrillard parle de photo.

Il écrit: « Au fond les Etats-Unis, avec leur espace, leur bonne conscience brutale, y compris dans les espaces qu’ils ouvrent à la simulation, sont la seule société primitive actuelle. Et la fascination est de les parcourir comme la société primitive de l’avenir, celle de la complexité, de la mixité et de la promiscuité la plus grande, celle d’un rituel féroce, mais beau dans sa diversité superficielle, celle d’un fait métasocial total aux conséquences imprévisibles, dont l’immanence nous ravit, mais sans passé pour la réfléchir, donc fondamentalement primitive… La primitivité est passée dans ce caractère hyperbolique et inhumain d’un univers qui nous échappe, et qui dépasse de loin sa propre raison morale, sociale ou écologique. (…) En Amérique, l’espace donne une envergure même à la fadeur des suburbs et des funky towns. Le désert est partout et sauve l’insignifiance. »

Pas mal, ce lien entre l’espace et une société du futur dont l’évolution nous échappe. Ce qui me semble étrange c’est que jusqu’à maintenant la vieille Europe, entre autres pays, tout en vilipendant cette société, marche sur ses traces. En adopte souvent les manières, les modes, la brutalité économique, sans l’espace fondamentalement constitutif des Amériques, qui laisse respirer, survivre d’innombrables niches, marges incontrôlées, éléments échappant encore à la toute puissante règle de la consommation qui épuise le monde? Comment faisons-nous en Europe? Pareil?

La photo argentique était (reste sporadiquement) une forme de ce pas de côté. Lenteur, économie de pellicule, regarder au lieu de prendre. Sans doute est-ce pour ça que j’ai toujours un peu de mal à dire « prendre une photo », même si je sens bien ce qu’a de prédateur le fait de photographier. Pêcheur ou chasseur donc. D’où aussi l’expression et la revue: chasseur d’images que je n’aime pas.  J’ai toujours pensé que les images ne se chassaient pas, elles se trouvent là, tranquilles et en général les meilleures viennent à vous sans qu’on sache vraiment comment la rencontre se fait mais en tout cas le geste le plus pur sera alors comme celui du pêcheur à la mouche, très patient et très préparé, mais avec la disponibilité souple et absolue du moment. Comme ces pêcheurs aiment à le répéter, faut être zen! Justement ce soir je vais dîner chez Caryn et Mark, et ils ont invité un pêcheur à la mouche et c’est exactement ce qu’il nous dira.

Qui penserait au mot affût pour un pêcheur pourtant toujours à l’affût?

Autre divagation ou promenade de la pensée. Nous sommes passés à l’ère digitale et je sens bien comme la consommation nous prend immédiatement en traître, en laisser aller, en consommation. C’est tellement économique, ça coûte rien. Au bout d’un certain temps on réagit, on se dit il faut freiner, arrêter cette orgie de photos, des milliers, des millions. Comme dans la vie le tri des déchets après, au lieu d’une économie préalable.

Fin de logorrhée.

Action, 16h00, le rio Grande de Ranchos  pour une tentative neigeuse. L’eau et la neige sur une pellicule argentique en noir et blanc. Histoire de se contenir. Eviter le gaspillage. J’ai bien du mal!

Je vais ensuite directement chez Caryn et Mark qui habitent tout près de là et m’ont invitée à dîner. Mais je me perds, erre un bon moment avant de les trouver!

A demain pour la suite.

 

 

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