78 – Le World Cup, Uma Petite Fille Douée, Discussion avec Pamela, les Collages de Romare Bearden, Balade du soir au Rio Pueblo

Le bloquage informatique continue, je m’acharne,  puis demande à Cédric. Problème rapidement résolu. Je continue à travailler sur les photos. N’ai pas le courage de sortir. Temps froid. Et puis George frappe:
– « Tu m’accompagnerais à la poste et prendre un café », ajoute-t-il en voyant ma tête.
– « Oui ça tombe bien, j’ai besoin d’un changement d’air. »
Poste d’abord, il récupère ses paquets, je demande des renseignements pour l’envoi éventuel d’affaires en France. C’est J-, euh, je compte sur mes doigts, J-11. Le temps s’accélère. Faut penser à rentrer.

Au World Cup, le bar préféré de George, d’après lui c’est là que tout se passe, le café est bon et les 2 serveuses vraiment sympas et marrantes.
The Best Little Coffee Shop in Taos

Great spot to people watch – located on Taos Plaza – local hangout for artists and other eccentric hipsters and a must for anyone passing through. The coffee is great, the barristas are both pretty and friendly and although the space itself is tiny, the outside balcony is the best place in town for a shady seat and an eye on Taos. Sunday mornings are especially busy and at any time you might be suprised by who is waiting in line behind you. Could be Julia Roberts in that hat pulled down low. Prices are comparable to Starbucks and other espresso bars.

Ce matin, y’a un père et sa fille juste à côté de nous. Elle s’appelle Uma et a autour du cou une très jolie petite bourse jaune qu’elle a fabriquée et peinte. On la complimente, alors tout le café vient voir la pochette, on admire, on s’exclame… Elle disparait, sans qu’on s’en aperçoive. Nous parlons avec son père et les serveuses, regardons les cafetières italiennes à vendre, demandons le prix, c’est cher, mais George va quand même peut-être en acheter une. Tout d’un coup, Uma arrive comme elle était partie. Elle a  5 ou 6 pochettes qu’elle pose joliment sur le comptoir. Elles sont toutes différentes. Je lui dis:
– « Elles me plaisent beaucoup, tu les vends? »
– « Oui »,
– « Combien? »
– « 2 dollars. »
J’en achète deux, George une. En 5 minutes, elles étaient toutes vendues et signées par l’artiste.
– « Puis-je prendre une photo de toi, en souvenir de ce moment? »

J’avais oublié. C’est mon jour de lessive. En allant à notre laverie commune, je croise Pamela:
– « J’ai vu que tu étais partie « lessiver », mes affaires sont encore dans le séchoir. J’arrive. »
Je suis en train de lire. La lessive se fait. On se met à discuter peinture. Elle veut parler de la guerre Mais elle ne sait pas par où commencer. Trop de strates, trop d’approches possibles et puis comment faire pour que les gens soient touchés, décident de refuser que les interventions armées américaines continuent…  Peut-être avec des collages.
– « Romare Bearden, noir américain  fait de magnifiques collages. C’est en voyant ses collages que j’ai pensé à utiliser cette technique…. »

J’aime beaucoup ce que fait Pamela. Comme souvent du coup je me trouve éparpillée, pas assez articulée. En même temps comme hier avec les interstices, j’ai toujours un peu l’impression que les digressions, les détours  font partie des récits qu’ils soient écrits ou phographiés.
Je rentre avec ma lessive sèche, et me remets à l’ordinateur. Lassitude donc.

Vers 18h,  la fin de journée est trop belle, je pars faire un tour. Jeter un coup d’œil au Rio Pueblo pour voir à quelle heure le soleil disparaît au fond du canyon. Route vers le sud. Nuages effilés qui avec la nuit vont se désagréger, et ici aussi, cette curieuse impression que la rivière garde la lumière du jour en elle.

Phosphorescence argentée, ça doit pas être possible.

Bonjour, je vais au lit.

 

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77 – Anniversaire, Visite, Interstices

C’est l’anniversaire de Jean-pierre.

8h, le téléphone sonne, c’est Jean-Marie qui arrive à Taos dans une heure:
– « Es-tu à la Fondation ce matin? Peut-on se voir, et Marie peut-elle venir avec toi le temps de mon rendez-vous? Elle en a assez des business appointments. »
– « Bien sûr, on va se prendre un petit-déjeuner chez moi, en t’attendant. »
Je les retrouve au Visitors Center et emmène Marie. On se prend un bon petit déjeuner en bavardant.
Jean-Marie nous rejoint un peu plus tard. Les anecdotes américaines vont bon train. Jean-Marie et moi sommes très bavards, Marie très patiente.
Nous allons déjeuner au Doc Martins. Puis ils partent vers Alamosa. Bonne route!

Je rentre tranquillement et passe l’après-midi à pas faire grand chose. Efficacité extrêmement réduite aujourd’hui. Ah! Si j’arrive à bloquer tout le système mail en voulant envoyer une douzaine de chansons à Jean-Pierre dans un mail d’anniversaire. Dès que j’ai cliqué sur « envoyer », gmail me dit taille de fichiers dépassée mais il essaie quand même d’envoyer alors la petite roue tourne des heures en vain… Je vais me coucher sans réussir à éliminer le mail qui bloque tout.

Qu’il est bon de ne rien faire. Les interstices ne sont-ils pas nécessaires au cerveau pour se régénérer.

Une ronde de nuit avant d’aller dormir.



 

 

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76 – Red River, Pêcheurs de Truites, Oies Sauvages et Loutre

Ce matin je pars tôt, pour retourner au nord de Questa, descendre la petite route qui mène à une pêcherie sur la Red River. Y sont déjà quelques pêcheurs à l’entraînement dans un bassin.
Partent le long de la rivière un père et son fils. Je les suis, très vite m’arrête pour prendre quelques photos avec le sténopé. Les vois un peu plus bas. M’approchent. Ils sont assis à l’abri du vent et ne m’entendent pas arriver. Ils paraissent au paradis, bienheureux. On échange quelques mots tous les 3, tellement contents de cette journée de soleil et de paix, ici.

Je voudrais continuer jusqu’au Rio Grande pour voir d’en-bas ce que j’ai imaginé avant-hier d’en-haut.
Quelques arrêts. Après plus de 2 heures le canyon se resserre, je ne devrais pas tarder à arriver.

Tout d’un coup sur l’autre rive,  2 oies sauvages. Elles ont l’air de se parler et de chercher quelque-chose.
Occupées en tout cas au point de me laisser les prendre en photo.
J’approche un peu plus, elles s’envolent.
Juste le froissement soyeux des ailes déployées dans l’air.

Je continue. La rivière s’engouffre dans le canyon à angle droit. Sur la rive que je suis, les rives laissent la place à des falaises verticales. Impossible de continuer sans se mettre à l’eau. Pas assez aguerrie, Marie!

Pour changer une pellicule, je m’assois confortablement sur un grand rocher à moitié dans la rivière… A un moment sans raison, je regarde l’eau juste en-dessous, à ma droite. Ce que je pense être une loutre, là, à 1m50!  Je la vois qui me regarde. Le temps de photographier, elle a déjà plongé.
Là-bas, elle remonte le courant. Emerge. Court. Plonge. Nage. Aisance absolue.

Retrouve les 2 pêcheurs, qui se sont installés plus bas, ont quitté leur veste, toujours le même plaisir. Ils ont attrapé des truites brunes et arc-en-ciel. Je leur demande s’ils ont vu quelque chose dont je ne sais pas le nom en Anglais, un mammifère!
Ils disent que oui ils ont vu … je ne comprends pas quoi. Ils continuent:
– « You’re very lucky, you know… »,  car eux qui vivent ici et pêchent souvent, c’est la première fois qu’ils en voient une. Mais quoi? Je ne comprends toujours pas! Alors il répète:
– « river otter ». En arrivant chez moi je regarde et oui c’est bien une loutre!  et qu’elles avaient disparu depuis le début des années 50 des rivières du Nouveau Mexique. Elles sont réintroduites depuis peu dans le rio Grande, la Red river etc…

Dans l’autre sens, c’est la même rivière, mais pas la même, avec le soleil de plus en plus bas et l’ombre qui monte.

Ecrire maintenant et choisir les photos. Et dans la soirée,  je demande à George s’il peut me montrer comment mettre une musique sur les quelques secondes d’ombre sur l’eau. 8h-10 pour vous, je vais dormir.

 

 

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Taos 75 – 4 avril
Brunch avec Robbie, on Echange des Œuvres, Pétroglyphes le Long du Rio

Il est encore tôt quand je pars voir le ranch de DH Lawrence, au nord de Taos, en montant vers la montagne, au début de la forêt. Sombre endroit, en ce début de printemps. Peut-être faut-il l’été, chaleur et lumière pour s’y sentir bien. Aujourd’hui il y a encore de la glace autour du bâtiment.

Le Ranch de D. H. Lawrence
La « cabane » de Dorothy Brett
Le Pin Lawrence Tree
Georgia O’Keeffe qui avait rencontré Lawrence à Taos était venue peindre au ranch « le Pin de Lawrence »

Et pour finir, je tombe sur cet avertissement collé sur la porte de l’habitation réservée aux guides!

Je rentre en vitesse, me change. C’est dimanche de Pâques, Robbie m’a proposé un brunch au Graham’s grill. Nous arrivons quasiment ensemble. On se régale et, comme toujours on parle de nos enfants, des projets photos, des voyages…

Robbie propose qu’on aille à son atelier que j’avais vu mais trop vite après un repas chez elle et Jim.  

Elle me montre ses photos, les impressions, les gravures, ses livres d’artiste. On reparle des photographes qu’on aime, du plaisir d’être bien exposé…
Et Robbie dit comme en passant que ça lui plairait qu’on échange des photos.
– « Oui c’est une super idée qu’on ait chacune un petit bout du travail de l’autre. »

Robbie me donne celui qui me plaît énormément, Memento Mori, livre d’artiste où il y a à la fois tout son art et l’évocation de Taos et de ses femmes. Je lui donne le livre sur Pierrefeu, Lisières du Temps, et un tirage N&B de la Yosemite River qu’elle avait aimé quand je le lui avais montré.

Memento Mori
Yosemite River

Son amie Jenny arrive. On part se balader. Au bout de la route 570, on descend par des sentiers et des rochers vers le Rio Pueblo où Jenny spécialiste des pétroglyphes, nous en montre quelques uns dont un, pur XXIème !

Retour un peu pressé car ce soir les Wurlitzeriens dînent ensemble, au restaurant. Comme d’habitude on rigole bien et on finit avec une glace chez moi. Zut, je n’ai pas d’alcool. Ça va quand même un peu manquer ce soir.

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Taos-74-2 – Rio Grande et Red River, Appartenance au Monde Naturel, Ici et Maintenant, Vie et Mort

Au nord de Questa, la Rivière Rouge se jette dans le Rio Grande et les deux canyons se rejoignent.

Je m’arrête au bord des abrupts, regarde le ciel comme une toile gigantesque tellement on pourrait croire qu’il a été peint.

Je respire le souffle du vent, et quand le vent tombe, à cette heure sans chants d’oiseaux, le silence est tel que j’entends l’eau. Terriblement beau. Je marche un peu, le soir est arrivé, les parois s’assombrissent, presque noires contre le ciel renvoyant la lumière du couchant, juste en face sur la rive opposée. Les rivières, tout au fond des gorges, là-bas, en bas restent longtemps visibles comme des rubans très légèrement phosphorescents, et la sauge qui couvre les landes à l’entour d’un vert de plus en plus cendré.

Je suis impressionnée, une beauté poignante, presque à pleurer, qui me renvoie à tous les proches disparus ces dernières années. Serait-ce Pâques? Il y a au moment où la nuit arrive sur ces paysages, un sentiment très fort d’appartenance au monde naturel, le surgissement en moi de pensées de vie et de mort impossibles à séparer dans cette grande et crépusculaire solitude, pas l’une sans l’autre. Lieu commun mais que je ne ressens jamais autant que lorsque je suis seule, loin de tout, à photographier, rêver, marcher ou nager.

Ce sont des moments de profonde complétude, les deux faces des choses sans qu’on puisse en oublier l’une ou l’autre. Ici, maintenant. L’amour quelquefois aussi, les naissances, les enfants et certains moments de grâce entre amis. Ces instants de présent absolu, sans scories du passé ou questions du lendemain sont du pur bonheur.

Place au crépuscule, à cette heure si bien dite entre chien et loup, que j’aime répéter.

Place à la paix qui monte et aux images en train de s’effacer dans l’ombre bleue de la nuit: le ciel comme une succession de toiles gigantesques, le ruban enluminé de l’eau, la nuit, les daims si craintifs. Enfin les lumières des villes de passage.

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73 – Vendredi Saint ou Good Friday, Landes, Croix, et Morada bien sûr

Averse de neige, soleil brûlant, mordante froidure, vent violent, en ce Good Friday comme on appelle ici le Vendredi Saint. Je reste à écrire, lire, trier les photos.

A Chimayo, les pèlerins sont arrivés ou arrivent pour prier et emporter un peu de la terre sacrée qui guérit.

Joe Sanchez sur la croix au cours d’une reconstitution de la crucifixion de Jésus, lors du pèlerinage du vendredi saint au Sanctuaire de Chimayo. Jessica Rinaldi

Bernadette Saavedreen en route pour le sanctuaire de Chimayo où des milliers de personnes viennent le vendrdi saint. Ils croient que la terre à l’intérieur de la chapelle détient le pouvoir de guérir. Jessica Rinaldi

Fin d’après midi, aller marcher. Sur la lande, celle de la Morada aujourd’hui, ça s’impose.
Au cimetière, les tombes ont été refleuries.

Sur le chemin je croise ces quatre pèlerins qui rentrent chez eux.
Nous nous saluons.
« Une photo de nous? D’accord. »

Quand je prends le chemin habituel, là-bas, je vois les traces de la croix portée et traînée, puis des croix en pierre et de la paille aux endroits où certains se sont agenouillés, j’imagine.
Je suis les traces un moment. Les perds.
Vois la terre à peine sèche, déjà craquelée, des oiseaux partout, des traces de wapitis dans un lit de rivière à sec.

J’entends le vent, sens le froid gagner avec le soleil qui disparaît.
Dans les froides couleurs du crépuscule, je rentre par le long chemin rectiligne qui mène de la croix de Georgia O’Keeffe à la Morada.

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72 – Banalité, Les routes à l’Ecart, Les Maisons d’à coté, Rio Grande et Ciel Gris du Soir

Hier, la femme du magasin s’est trompée. Faut dire, on avait toutes les 3 beaucoup bavardé et rigolé, Robbie et moi avions essayé plein de trucs, commenté etc… J’avais bien l’impression que le prix était assez élevé.
Soudain, comme cela arrive quelquefois, après avoir passé du temps sans penser au temps, il faut vite rentrer, il y a ça et ça à faire, immédiatement. Je ne dis rien. Arrivée chez moi je regarde et oui elle s’est pas mal trompée.

J’y retourne aujourd’hui en passant par les petites routes, celles à l’écart, vous savez, où il y a des gros trous, des longueurs juste sablées en attendant de rebitumer après l’hiver et la neige. Et ces gens qui vivent isolés, dans des maisons éparpillées, des ranches. Le mot ne me semble pas bon, il y a une modestie de ces endroits qui rend le mot ranch clinquant, à nos oreilles d’Européen. A peu près au milieu, il y aura un hameau avec une post office et son drapeau américain planté à côté, et un grand store, qui me paraît petit, où on trouve tout, y compris une bibliothèque avec prêt de livres et de films.

Cette banalité, cette terre sans extraordinaire mais si vaste me plaisent de plus en plus. Je crois que l’espace amplifie, comme une respiration consciente (cf les pratiques où on « travaille » sa respiration) améliore la santé mentale et celle du corps… On dirait qu’ici l’espace embellit la terre, non lui enlève toute médiocrité. L’alternance entre la beauté naturellement inouïe de certains sites comme Chaco Canyon, les mesas autour d’Acoma, Grand Canyon, Monument Valley, le Canyon de Chelly et la singularité sans emphase des terres fermières ou des landes indiennes, celles qui s’étendent au-delà de la Morada par exemple, où je me suis souvent promenée est ce qui me plaît tant. Le regard porte à l’infini. No limit.

Je me sens bien avec l’espace entre les gens que ça crée et la solidarité que l’immensité, l’isolement et le « débrouillez-vous » (sans l’état) semblent engendrer – même si on parle souvent de l’extrême individualisme des Américains. A chaque fois que je me suis arrêtée le long d’une piste ou d’une petite route très isolée, les rares gens qui passaient par là ont tous ralenti pour vérifier que tout allait bien. Sauf une fois un énorme 4/4 à qui justement je faisais signe pour lui demander l’état de la piste plus loin et qui m’a ignorée. A l’intérieur j’ai vu des gros touristes, avant d’être empoussiérée par leur vitesse. A vrai dire je crois que ce serait la même entr’aide dans les endroits perdus de France. Ici je le remarque plus parce que je sens le danger créé par les distances. Quelquefois on est vraiment loin de tout. Combien de temps faudrait-il marcher?

En repartant d’Ojo Caliente, je m’arrête prendre un café et sandwich dans un bar où les gens ont tous l’air de se connaître. Bon je suis l’étrangère mais ne peux m’empêcher de regarder et écouter. Les plaisanteries, les gentillesses, les échanges de nouvelles. Il y a la patronne et quelques fermiers on dirait. Rentre un jeune couple avec leurs 2 enfants. Ils commandent à déjeuner. Très vite un des fermiers qui les a fait travailler à la journée on dirait, leur demande s’ils ont trouver du boulot. Il s’inquiète:
– « J’espère que vous avez aussi trouvé un endroit parce que la météo annonce du très mauvais temps d’ici deux ou trois jours. Vous pouvez pas rester dans vos tentes. » Réponse vague du couple. Le type plus âgé ajoute:
– « En tout cas si vous avez rien trouvé, venez me voir, on s’arrangera, vous ne pouvez absolument pas rester dehors avec les enfants! »
Tout le bar écoute maintenant. Un sentiment de solidarité, d’urgence, de générosité en quelque sorte inévitable se fait palpable. Ce genre de situation peut arriver ici à n’importe lequel des présents, semble-t-il.
Silence. Un peu de temps passe. Les gens me voient, puisque je suis restée plus que prévisible.
Alors un autre s’adresse à moi:
– « Et vous qu’est-ce que vous faites là, qu’est-ce qui vous amène. Vous êtes pas dans les eaux, là-bas? »
– « Hier si et puis j’avais oublié un truc, j’en ai profité pour revenir, en prenant les petites routes. J’aime les routes à l’écart, plus long mais un autre monde se montre.  »
– « Ah! Et vous venez d’où? »
– « Oh, pas très loin, Taos. Mais ça me plaît d’être là dans ce café qui me semble presque familial! On y sent une ambiance chaleureuse. »
– « Oui, on peut dire ça… ben bonne continuation. Toujours marrant de croiser un visage inconnu ici. »
Je paie, sors, prends une photo du bar, à défaut d’avoir demandé d’en prendre une à l’intérieur, comme si ça avait pu rompre le fil très délicat, un court moment tendu entre nous.

Retour par le même chemin, lumière différente, point de vue inversé, de quoi réinventer le parcours.

Terminer en beauté avec la route qui longe le Rio Grande jusqu’à Pilar. Aujourd’hui tonalités sourdes sous le ciel encore plus gris du soir qui vient.

Et la maison-panneau, à la fin, qui dit toute ma journée.

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71 – Rumsfeld et Ojo Caliente, Achats Américains, Sentiment d’Urgence, la Vie

Amérique, terre de contrastes, du hurlement silencieux contre Rumsfeld au bord de la 64 à la paix whisperisante des eaux d’Ojo Caliente !

9h30. Départ pour aller me baigner dans les eaux chaudes naturelles.
Cela me direz-vous, vous qui me connaissez, ne me ressemble pas du tout. C’est un fait. C’est le genre d’endroit que j’évite, je n’aime pas ces bains où on ne bouge ni ne nage et où on est « serré » tous ensemble. MAIS nous sommes aux USA, ce sont des eaux indiennes, Robbie m’a invitée et on adore parler de photo et de tout le reste, alors…

Me voilà en maillot de bain turquoise clair à bavarder en chuchotant, (il y a écrit partout « no louder than whisper » ou quelque chose comme ça), tout en profitant des bienfaits de ces bassins successifs. Ma peau sera douce et hydratée, mon visage jusqu’à la ligne d’eau bruni par le soleil traitreusement voilé.

« Lorsque les explorateurs espagnols des 15e et 16e siècles ont rencontré les sources chaudes naturelles du Nouveau-Mexique, ils en ont découvert les propriétés curatives que les Indiens connaissaient depuis des siècles.
Les baigneurs modernes savent que, toute exagération mise à part, les eaux minéralisées qui tourbillonnent le long du Rio Grande et des autres voies navigables sont bonnes pour la santé, au-delà de la simple relaxation. Si vous longez les rives suffisamment longtemps, vous rencontrerez de nombreuses sources naturelles. Pour ceux qui n’ont pas le temps de chercher, il existe une poignée de vieux établissements thermaux à la mode, à proximité d’Albuquerque, de Santa Fe et de Taos, où vous pourrez faire la même expérience revigorante que les voyageurs épuisés d’autrefois.
Les sources minérales d’Ojo Caliente 30 minutes de Taos, comprennent plusieurs bassins de minéraux différents : fer, sodium, lithium, soufre et arsenic (oui,c’est bon pour la santé!) Pas besoin de se préoccuper d’étaler sa cellulite ou ses bourrelets de graisse dans cet établissement thermal discret, intentionnellement peu prestigieux, ce qui est un avantage quand on veut juste se baigner. »

Déjeuner, puis Robbie m’entraîne dans un magasin juste à côté qu’elle aime bien.
Et moi aussi. Plein de trucs en tous genres, avec en particulier une gamme impressionnante de vêtements qu’on pourrait qualifier de « hippie renewal », aux imprimés extravagants et – quand j’essaie une tunique juste (!) par curiosité. Vous devinez, non vous savez.
Je repars avec 2 ou 3 tuniques et une veste en laine bouillie bleu ciel, des bandes noires et des étoiles d’un gris presque argenté.

Souvenir de l’Amérique, le départ approche, je le sens à l’urgence photographique qui m’assaille, et à laquelle je résiste en continuant tranquillement comme si le temps à venir était infini. Comme pour la vie, comme si…

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70- Questions de Peintres, de Photographes? Earthships, Ciels

Dans les expositions, je lis les explications sur les murs. J’en admire toujours les lettres soigneusement écrites, j’adore. J’imagine la repeinture entre 2 expositions, la réécriture pour parler d’un univers à chaque fois singulier. Ou retrouve-t-on toujours quelques mots communs à tous? Le jeu serait alors de ne pas effacer les mots récurrents, et de parler d’artistes et d’œuvres différentes en gardant les pivots et en remplissant les vides avec les mots particuliers à chacun. Je sens une œuvre oulipo-esque possible, là.

Cézanne continuait à peindre le même motif du matin au soir sans se préoccuper de la lumière particulière à chaque moment. Son idée était que le tableau devait représenter l’essence de ce qu’il avait vu, dans une sorte d’éternité absolument indifférente à la lumière finalement.

Ce qui m’a plutôt à priori étonnée, sachant le nombre de Sainte Victoire, Baigneurs, etc… dans son œuvre. Et puis j’ai pensé que la répétition du même et de légères variations du point de vue devait mener à cette essence platonique de ce qu’il avait vu. Mais les a-t-il toutes gardées, enfin, celles qu’on voit. Combien en a-t-il jetées de Sainte Victoire et autres, quand désespéré de ne rien vendre, il jetait ses toiles par la fenêtre?

Monet lui, peignait pour justement capturer la lumière particulière à chaque heure du jour, chaque moment climatique. C’est la variabilité du même à des moments différents qui l’intéressait.

Pour finir sur une note personnelle, photographique, très modestement – Ah! Le geste du peintre – c’est cette question qui m’intéresse n’en faire qu’une ou faire une série. Jusqu’à maintenant le mieux pour moi a été de travailler en série. J’aime justement non pas l’instantané mais les variations climatiques d’humeur, de pensée, de regard. Revenir au même endroit et voir ce que la durée ajoute ou soustrait. N’en ferais-je qu’une, un jour, LE jour?

Me voilà donc sur des routes que j’ai bien des fois empruntées, (merveille des termes) pour quelques clichés avec père et fils, rivière, chiens…

Quelques miles plus loin, il y a à droite un ensemble de vaisseaux-maisons, les earthships, sortis d’un récit de science fiction, sur la route 64 ouest, celle qui passe par le pont au-dessus des gorges du Rio… Grande, bien sûr.

Pour finir, retour aux clichés avec une série de routes qui se perdent dans des ciels occupés aux métamorphoses qu’ils aiment tant rejouer pour nous tous de la terre.

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